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8 janvier 2014

Interview de Claire Leconte à l’AEF - 6 janvier 2014 -

AEF : La réforme des rythmes scolaires est l’objet de polémiques depuis la rentrée. Vous vous montrez vous-même très critique, alors que vous réclamiez un retour à la semaine de quatre jours et demi. Pourquoi ?

Claire Leconte : Je n’ai jamais considéré que le retour à la semaine de quatre jours et demi pouvait être la pilule miracle pour soigner l’école française. J’ai au contraire demandé une réflexion de fond sur la manière dont apprennent les enfants. Les résultats de Pisa 2012 confirment que nos difficultés ne se résument pas à l’emploi du temps. Ces évaluations concernent en effet des élèves qui ont fait toute leur scolarité en primaire avant le passage à la semaine de quatre jours. Mais le ministre ne parle que d’un nombre d’heures ou de jours de classe, jamais de contenus, en posant un cadre très rigide qui empêche l’innovation.

AEF : Selon une enquête de l’AMF publiée en novembre 2013, 83 % des maires se disent pourtant satisfaits de la mise en œuvre de la réforme . Comment analysez-vous ce résultat ?

Claire Leconte : Pour être exact, il faut dire que 83 % des 26 % de maires qui ont répondu à l’enquête parmi les 20 % de communes qui ont mis en œuvre la réforme en 2013 se disent satisfaits. Car en réalité, 1 100 maires seulement (sur 36 000) ont répondu à l’AMF : parmi eux, 900 ont une appréciation positive de leur action. Mais combien parmi eux ont subi des pressions pour partir en 2013 ? Et un maire qui a pris cette décision peut-il réellement dire qu’il n’est pas satisfait de ce qu’il a fait ? Enfin, un maire peut très bien être satisfait d’avoir trouvé des animateurs en nombre suffisant, sans qu’on puisse en déduire que la réforme est bénéfique aux élèves.

Comme d’habitude, l’Éducation nationale, s’est lancée dans cette réforme sans se donner les moyens d’en évaluer les effets. Le ministère, qui a lui-même sorti un « bilan quantitatif » début novembre (AEF n°189805), se contente d’interroger les communes sur ce qui va bien et sur ce qui ne va pas bien. Nous sommes dans le registre du sentiment, pas de l’évaluation scientifique.

Je n’ai pas envie d’être critique pour le principe. Mais je pense avoir une bonne vision de ce qui se passe sur le terrain, après avoir rencontré cette année des milliers de personnes (parents d’élèves, enseignants, Atsem, élus de pratiquement toutes couleurs politiques, animateurs, délégués CAF, responsables de centres de loisirs, professionnels de la petite enfance…) au cours de dizaines de soirées débats, de conférences pédagogiques ou de formations. La plupart du temps, ces acteurs de terrain font preuve de bonne volonté. Mais ils ne s’en sortent pas.

AEF : Pourquoi cette réforme est-elle si difficile à mettre en place ?

Claire Leconte : Le décret qui impose le retour aux quatre jours et demi (neuf demi-journées en fait) ne fait que cadrer l’emploi du temps scolaire de façon rigide, en imposant un passage en 2014 au plus tard. Or, il aurait été plus raisonnable d’utiliser cette année 2013-2014 pour informer et former tous les acteurs, tant les besoins de l’enfant sont méconnus, et pour lancer des expérimentations là où il y avait une réelle envie d’innover.

Dans les communes qui ont basculé en 2013, il y a très peu de projets éducatifs construits : souvent, les activités sont juxtaposées sans mise en cohérence des temps de l’enfant sur la journée. D’ailleurs la totalité des enfants sont rarement concernés par le temps hors scolaire. Le manque de travail de fond sur l’usage de ces temps risque d’avoir un effet très limité : on ajoute une demi-journée mais sans réfléchir à la manière dont on pourrait mieux utiliser le temps tout au long de la semaine pour les apprentissages.

Je suis très pessimiste pour 2014. Actuellement, les Dasen exigent des emplois du temps alors qu’ils devraient d’abord demander un projet d’ensemble et les objectifs attendus de tous. Que veulent-ils en fait : des emplois du temps avec des cases vides qu’on remplira après coup ?

AEF : La réforme des rythmes scolaires semble avoir occulté le projet plus global de « refondation de l’école ». Aurait-il fallu d’abord modifier les programmes ?

Claire Leconte : Non. Je ne veux pas laisser croire qu’un changement de programmes serait une autre recette miracle. Même si j’admets qu’il faut les revoir, il est possible de travailler mieux et autrement, y compris avec les programmes actuels. Mais à condition de consentir un effort de formation et de renouvellement des approches pédagogiques. Beaucoup d’enseignants m’interrogent sur la fameuse « courbe de vigilance », seule connaissance en « chronobiologie » acquise à l’IUFM, alors que celle-ci ne s’appuie que sur quatre points par jour mesurant une activité attentionnelle peu comparable à celle qui est demandée en classe aux élèves. Par ailleurs de nombreux travaux scientifiques montrent à quel point le temps vraiment utile aux apprentissages est très limité durant le temps scolaire. Il faut en avoir conscience pour installer des conditions propices à la transmission des savoirs et des connaissances.

AEF : Que faudrait-il changer par exemple ?

Claire Leconte : Un exemple simple parmi beaucoup d’autres que je pourrais prendre : dans les formations et stages que j’assure, à la demande d’IEN ou d’organisations syndicales, je suggère aux enseignants de commencer la journée en donnant aux enfants le temps de s’installer et de sortir tranquillement leurs affaires, plutôt que de les laisser s’énerver dans la cour pendant dix minutes avant d’entrer en classe. Ainsi, les enfants sont totalement disponibles dès le début de la matinée pour les apprentissages. Les enseignants que je rencontre dans ces formations me disent que personne ne leur a jamais donné ce genre de conseil. Et pourtant, cela fait gagner un temps considérable sur l’année. Ceux qui ont essayé le confirment ensuite.

Je propose aussi aux enseignants de programmer toutes les disciplines au cours des matinées - et pas seulement les mathématiques et le français, comme c’est souvent le cas. En effet, on n’apprend pas à lire, écrire, compter uniquement pendant les leçons de maths et de français. Et toutes les matières ont leur intérêt pour réaliser les acquis nécessaires à ces apprentissages, de plus les faire se succéder intelligemment au cours des matinées permet de réaliser une alternance pédagogique utile au maintien de la disponibilité cognitive des enfants et de leur faire découvrir l’intérêt des transferts d’apprentissage.

AEF : Quelles décisions prendriez-vous si vous étiez nommée ministre aujourd’hui ?

Claire Leconte : Le voudrais-je ? Si mon avis était requis, j’accepterais les demandes d’expérimentation de projets innovants, y compris en dehors du cadre fixé par le décret, à condition de prévoir un programme d’évaluation, qui seul permettrait de tirer des conclusions fiables sur les effets d’un tel changement. Il devrait par exemple être possible de consacrer deux après-midi par semaine à la mise en place de parcours éducatifs non scolaires accessibles à tous les enfants et permettant d’employer des professionnels qualifiés, construits en partenariat avec les enseignants. Cela permettrait entre autres d’allonger fortement toutes les matinées et de réfléchir à une autre organisation des séquences pédagogiques.

Pour éviter de nouvelles désillusions en 2014, j’accepterais le report de la réforme dans les communes qui ne sont pas prêtes ou ne veulent pas engager par leur décision le conseil municipal qui sera élu au printemps. Je sais que certaines prises de position sont marquées politiquement. Mais je pense qu’il faut aussi entendre que de nombreux maires, qui veulent vraiment améliorer la situation des enfants, sont désespérés : ils savent qu’ils vont devoir mettre beaucoup d’argent sur la table mais n’ont pas de certitude sur l’efficacité de cette action.

S’il m’était donné d’être ministre, je demanderais avec insistance aux inspections académiques d’organiser des conférences pédagogiques concernant les temps, les rythmes et le développement de l’enfant ainsi que les effets différenciés de diverses organisations des temps d’apprentissage, pour que chacun prenne conscience qu’il faut utiliser autrement les 24 heures (+2) d’enseignement en travaillant sur leurs contenus.

Enfin, je ferais aussi en sorte que le décret ne soit pas porté uniquement par l’Éducation nationale : il devrait être signé par les ministères de la Jeunesse et des Sports et de l’Éducation populaire, de la Culture évidemment, mais aussi par les ministères de la Famille, de la Santé et du Travail. Pour montrer que ce projet autour de l’école repose sur un changement de société, pas sur un simple changement d’emploi du temps. Et renvoyer chacun à la responsabilité qui est la sienne dans l’éducation des enfants.

 

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